Blog · · Par Rickard Eriksson
Deux sur cent cinquante ont deviné juste
Une petite expérience autour d'une table explique pourquoi les conversations sur l'AI au travail tournent en rond, alors que tout le monde est bien intentionné. Et pourquoi nous avons dû réécrire notre propre page d'accueil.
Voici une des choses les plus belles que je connaisse, et tu peux l’essayer ce soir à ta table de cuisine. Elizabeth Newton, doctorante à Stanford, en a fait une expérience.
Deux personnes. L’une tape le rythme d’une mélodie connue sur la table. Joyeux anniversaire, par exemple. L’autre doit deviner de quelle chanson il s’agit.
Avant de commencer, on demande à celle qui tape d’estimer combien de personnes vont réussir à deviner. La plupart répondent environ la moitié. Ça semble raisonnable, après tout, la chanson est évidente.
Cent cinquante mélodies ont été tapées. Deux ont été devinées.
Deux. Sur cent cinquante. Ceux qui tablaient sur la moitié se trompaient d’environ quarante fois, et ne s’en rendaient même pas compte en tapant.
Où se situe la différence
Elle est dans la tête de celle qui tape. Quand elle frappe son doigt sur la table, elle entend toute la chanson. La mélodie, les paroles, le refrain, peut-être même la voix de sa grand-mère qui la chantait. Évidemment, c’est facile à reconnaître.
De l’autre côté de la table, l’autre personne n’entend que des doigts qui tapent.
On appelle ça la malédiction de la connaissance, et ce n’est la faute de personne. Une fois que tu sais quelque chose, impossible de faire marche arrière et de te souvenir de ce que c’était de ne pas savoir. Tu n’entends tout simplement plus ton propre rythme comme un simple bruit.
Pourquoi ça parle d’AI au travail
Dans presque toutes les entreprises que je visite, il y a deux ou trois personnes qui utilisent déjà l’AI au quotidien. Elles copient-collent un brouillon pour le rendre plus présentable. Elles demandent un résumé de ce dossier que personne n’a eu le temps de lire. Elles laissent l’AI rédiger une première version de cet email pénible.
Elles entendent toute la chanson.
Leur responsable, lui, n’entend que des tapotements.
Et voici ce qui fait mal : celle ou celui qui utilise l’AI est persuadé d’expliquer parfaitement. Exactement comme les participants qui tablaient sur la moitié. Quand elle dit « ça fait gagner un temps fou », elle entend ses trente petits moments de la semaine. Le responsable, lui, entend une opinion sans substance, un peu comme quand quelqu’un dit qu’un film était « bien ».
C’est pour ça que ces conversations tournent en rond. Pas parce que quelqu’un est contre, pas parce que quelqu’un est stupide. Mais parce qu’une personne qui entend une mélodie essaie de convaincre une personne qui n’entend que des tapotements, et que les deux sont convaincues de parler de la même chose. C’est presque touchant, si ce n’était pas si coûteux.
Ça nous concerne aussi
En relisant notre propre page d’accueil avec cette idée en tête, ce n’était pas une lecture très réjouissante.
« Chaque question est traitée par le modèle d’AI le moins cher capable d’accomplir la tâche. »
Nous, on entend toute la chanson. On entend le routeur, les seuils de qualité, le journal des coûts et le plafond mensuel, et on en est plutôt fiers. Mais un client, lui, n’entend que des tapotements. Et franchement, cette phrase parle de notre moteur, pas de son mardi à lui.
Alors on l’a réécrite. Au lieu d’expliquer ce qu’est le service, on raconte ce que quelqu’un a vraiment fait :
Joignez deux versions d’un contrat et demandez ce qui les différencie. Nous avons testé avec deux brouillons d’un contrat d’achat où une clause sur la responsabilité du personnel avait été supprimée et la période de garantie réduite de vingt-quatre à douze mois. Les deux modifications nous ont été renvoyées, avec leur impact concret pour l’acheteur.
Exactement le même service. La différence, c’est que la deuxième version peut être racontée à la machine à café à quelqu’un qui ne nous connaît pas.
Un test à utiliser dès demain
Prenez n’importe quelle phrase de votre propre description de produit, de service ou de devis. Posez-lui une seule question :
Est-ce que quelqu’un qui ne nous connaît pas peut raconter ce qui se passe, sans utiliser un seul de nos mots ?
Si ce n’est pas le cas, c’est un tapotement. Pour vous, c’est limpide, parce que vous entendez la chanson. Il n’y a pas de honte à ça, tout le monde fait pareil. Mais il faut la réécrire.
Quelques exemples, tous tirés de vrais textes :
- « Une plateforme modulaire à haute configurabilité. » → « Vous choisissez vous-mêmes quelles fonctionnalités activer, et vous pouvez les modifier sans nous appeler. »
- « Optimisation par AI des processus administratifs. » → « La réunion est enregistrée et vous recevez le compte-rendu avec les décisions et les responsables, prêt à être partagé. »
- « Garantit la conformité réglementaire. » → « Avant l’envoi, tout est vérifié : si le document contient des données personnelles, le niveau de protection est automatiquement renforcé. Vous voyez pourquoi. »
Remarquez que la deuxième version n’est pas plus simple. Elle est plus précise. C’est tout le truc. On croit souvent qu’il faut simplifier, et ça devient juste plus flou. Ce qui aide, c’est d’être concret.
Ce que ça signifie si vous réfléchissez à l’AI
Si vous entendez la chanson : arrêtez d’argumenter. Montrez plutôt une seule chose qui s’est passée hier, avec le nom du document et ce qui est ressorti. Un petit exemple concret bat dix adjectifs, à tous les coups.
Si vous n’entendez que des tapotements : vous n’êtes pas lent, vous manquez juste la chanson. Demandez-la. Ne demandez pas « que peut faire l’AI pour nous ». Demandez « qu’as-tu fait mardi dernier que tu n’aurais pas fait autrement ». La réponse est généralement bien plus intéressante qu’une présentation.
Et si vous devez décrire quelque chose que vous avez vous-même construit, pour quelqu’un qui va payer : ne tapez pas. Jouez la chanson. Avec la voix de mamie, si possible.
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